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Le flottement et la déliquescence, Richard Leydier, 2004.

Wavering and decay, Richard Leydier, 2004.


Le flottement et la déliquescence

À regarder les derniers tableaux de Christophe Avella-Bagur, je crois pouvoir affirmer que sa peinture n’a jamais été aussi inquiétante. Certes, on se souvient des corps décapités (I Had a Dream, 1994), tronqués (Constitution rouge, 1996), ou des mutants clonés (Doppelgänger, 1998). Mais avec cette nouvelle série intitulée « Fake, Fall and Flesh » (le Faux, la chute et la chair), les choses semblent avoir singulièrement accéléré. Considérons d’abord les titres des œuvres : Drowning by Fire (Noyade par le feu), Wounded Girls in Bed (Filles blessées dans un lit), Young Floating Souls on Moving Target (Jeunes âmes flottantes sur cible mouvante), autant d’intitulés dont le champ lexical renvoie à la violence et à la guerre. L’étude des tableaux confirme cette escalade dans le registre de l’horreur d’abord par l’omniprésence de personnages imberbes et à la plastique parfaite évoquant tout un registre du cinéma, celui des cyborgs et autres Terminator, ainsi que les peurs actuelles autour du clonage. Il y a cet homme qui chemine dans un paysage en feu (Drop into Dog’s Time) et qu’on retrouve dans divers tableaux. Il y a ensuite le traitement des corps étirés, écartelés, tiraillés dans plusieurs directions et qui donnent la sensation d’avoir fondu sous l’empire d’une trop forte chaleur, corps artificiels de latex, comme des poupées Barbie qu’on aurait oubliées sur une plaque de cuisson. Devant tant de violences faites aux corps, comment ne pas être tenté de lier ces images à une actualité internationale particulièrement effroyable ?

Car cette femme au visage impassible, au regard presque triste mais résigné, qui semble tomber la tête en bas pour l’éternité dans Floating Soul Disabled Project 2, elle appelle le souvenir d’autres corps chutant : ceux qui, cherchant une fuite illusoire, se précipitèrent dans le vide pour fuir les flammes qui dévoraient le World Trade Center ; ou encore, l’image d’un soldat israélien lâché la tête la première depuis un immeuble en Palestine. Pareillement, cet uniforme et ce fusil mitrailleur pointé sur la tête d’une jeune femme dans Wounded Girls in Bed, nous les voyons tous les jours au journal télévisé et en première page des quotidiens. Leur présence dans les œuvres traduit sans aucun doute une inquiétude personnelle quant à la marche du monde. Cependant, ces images de violence ne sont qu’un fragment des tableaux, au même titre que d’autres réminiscences importées de domaines complètement différents : celles-ci peuvent provenir de la sphère artistique (voir la femme accouchant dans Nightingale’s Dusk, qui est une citation d’une sculpture hyperréaliste de l’artiste anglais Ron Mueck), de la pornographie (les filles de Wounded Girls in Bed ; la jeune femme qui, les jambes écartées, urine dans Silver Panic), ou encore, plus généralement, de ce flot d’images auquel on a aujourd’hui plus que jamais accès (la jeune Japonaise en costume traditionnel dans Mother Nature’s Melted Party). À cela, il faut ajouter les clichés que l’artiste réalise avec des proches jouant occasionnellement le rôle du modèle.

Ces juxtapositions disent bien la manière dont travaille Christophe Avella-Bagur : il sélectionne les images qui l’ont marqué, puis, à l’aide de divers logiciels, il les altère, les déforme, les transforme et procède à toutes sortes de collages informatiques afin d’obtenir une esquisse numérique ; celle-ci sera le modèle pour passer à la phase peinture et au format tableau, opération de transposition au cours de laquelle peuvent intervenir divers accidents et modifications, en raison du choix d’une matière liquide ou plus empâtée. Cette pratique du carambolage, de la collision incongrue d’éléments disparates peut à certains égards évoquer l’activité du rêve – ici, en l’occurrence, le cauchemar. Mais tout le processus est bien conscient, c’est pourquoi on dira que les tableaux de Christophe Avella-Bagur rendent compte de visions intérieures élaborées selon un jeu d’échanges entre le cerveau de l’artiste et son ordinateur. Floating Soul Collar of Memory semble particulièrement bien illustrer cette méthode de travail. Un homme se tient assis, torse nu. Toute une ribambelle de petits personnages s’enroulent autour de son cou comme autant de visions ou de souvenirs qui l’assaillent. Ces personnages asexués et dépourvus d’attributs, ce pourraient être des soldats, des cadavres, des corps lascifs de femmes nues, ils incarnent les obsessions, c’est-à-dire tout ce qui peut passer par la tête d’un individu à un moment précis, tout ce qui forme la matière de ses préoccupations. Ce « col de mémoire » ne semble pas rendre plus heureux cet homme qui se tient dans l’œil du cyclone de ses pensées. Au contraire, fortement serré autour de son cou, il paraît presque l’étrangler. Les souvenirs et les images, celles d’horreur en particulier, nous étouffent.

Alors la question sera : comment vivre avec ? Autrement dit, quelle est la part d’investissement personnel et moral de l’artiste dans ces images ? S’agit-il de dénonciation ? Avella-Bagur n’est pas naïf, il n’entend pas jouer au chevalier blanc, à l’artiste engagé qui dénonce une situation lointaine, confortablement abrité sous l’aile de l’institution. Sa distance à lui est celle de l’image, car ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est la littéralité, et ce qu’il est nécessaire de maintenir, c’est le mystère des images, leur indécision, leur nature flottante. Loin d’affirmer qu’il montre une scène de la guerre en Irak, le tableau instille un doute, et s’il se montre évocatoire, c’est bien plus par l’instauration d’une ambiance, qui passe par le traitement pictural et formel, notamment par l’étirement douloureux des corps torturés. Car le but est avant tout de créer un tableau, une image à l’impact immédiat susceptible de communiquer un contenu par la forme. C’est pourquoi l’empathie de l’artiste pour les événements éventuellement évoqués n’apparaît qu’en filigrane, et son identification discrète aux situations dramatiques appelle la nôtre, non par le biais de ce que nous pouvons lire sur le cartel ou dans le communiqué de presse, mais par ce que nous voyons sur la toile.

Si cette nouvelle série d’œuvres est la plus inquiétante et la plus violente produite par l’artiste, elle est sans doute aussi la plus religieuse, j’entends par là celle qui fait le plus appel à l’iconographie religieuse. Bien sûr, auparavant, il y avait eu Pietà (1999), l’Anneau de la foi (2002) ou Pray to the System (2002) ; mais les références relevaient alors beaucoup plus d’une culture picturale dont l’importation était avant tout le prétexte à un jeu formel avec les corps nus. Dorénavant, il me semble que l’approche du religieux est plus agressive et d’autant plus axée sur des questions d’idéologie. Avec les souriantes mais néanmoins terrifiantes « Floatings Souls » (âmes flottantes), nous sommes confrontés à des sortes de spectres qui apparaissent ça et là dans les corps, qui semblent les avoir colonisés comme un esprit malin dont on ne peut se débarrasser que grâce à un exorcisme musclé. Pour l’anecdote, ces faces douloureusement joyeuses, l’artiste les a récupérées sur Internet, ce sont les visages des marines morts durant les premiers jours de l’offensive américaine en Irak : des clichés privés transformés en ex-voto pour servir la propagande et la communion, l’union sacrée de la nation. Autre métaphore religieuse, il y a cette opposition entre les âmes flottantes et les corps qui tombent, ceux qui sont promis au Paradis et ceux qui chutent vers les Enfers. Encore, dans Nightingale’s Dusk, Dieu en chirurgien au regard dur accouche une femme en lévitation, et c’est un bébé monstrueux qui vient au monde, aussi terrifiant que le futur auquel aspirent actuellement les fanatiques des trois plus grandes religions. Alors, elles peuvent toujours prier pour leur salut, les âmes flottantes de Christophe Avella-Bagur, car pour l’heure, il n’y a pas d’autre issue que de se recentrer sur l’individu, c’est-à-dire sur soi-même. C’est pourquoi l’artiste invente une nouvelle trinité pour ces âmes perdues en attente de transcendance, la Trinité maléfique de notre époque : « Fake, Fall and Flesh » : le mensonge des images et la propagande, la chair meurtrie et celle du désir, et la chute, l’apocalypse. Sous cet intitulé, un grand tableau résume à lui seul tout ce qui vient d’être dit : on y voit l’artiste au centre. Accroupie devant lui, une jeune femme nue paraît le gratifier d’une fellation, sauf que sa tête n’est qu’un crâne. Tout autour, des corps qui tombent, des formes qui s’étirent au maximum, jusqu’au point de rupture. Le visage de l’artiste est tranquille, comme s’il était indifférent, ou plutôt comme si tout cela n’était que le fruit de son imagination, une rêverie éveillé où coexistent au même moment le privé (le fantasme sexuel) et les interrogations sur un destin collectif. Car c’est bien cela que peint Christophe Avella-Bagur dans cette nouvelle série, un glissement, un instant de flottement entre deux images ou deux pensées avec toujours, en arrière-plan, le chaos, la lente et inéluctable déliquescence du monde.

Richard Leydier,2004.


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Wavering and decay


Looking at these latest pictures by Christophe Avella-Bagur, I believe I can truthfully say that never has his painting been so disturbing. For all the headless (I had a dream, 1994) or truncated bodies (Constitution rouge, 1996) and cloned mutants (Doppelganger, 1998) seen in his earlier work, things seem to have stepped up drastically in this new series called “Fake, Fall and Flesh”. For a start take the titles of these works : Drowning by fire, Wounded girls in bed, Young floating souls on moving target – wording that all suggests violence and war. A look at the pictures themselves confirms this rise on the scale of horror, first in the ubiquitous glabrous, perfectly molded human figures that conjure up a range of cinematic styles, those of cyborgs and terminator, as well as in their reflection of current anxiety about cloning. Take the figure of a man wandering through a landscape of fire (Drop into Dog’s Time), which recurs in other pictures. Then there is his treatment of bodies stretched, quartered, torn in different directions, looking as though they had been overheated and begun to melt, artificial, synthetic bodies, like Barbie dolls left too long on a stove top. Faced with such violence perpetrated on human bodies, how could one not be tempted to link these pictures to the horrifying images seen in current international news ?

The impassive woman, with her almost sad but resigned expression, falling head-first apparently for all eternity in Floating Soul Disabled Project 2, recalls other falling bodies –those that vainly sought to save themselves from the flames engulfing the upper stories of the World Trade Center by hurling themselves into the void, or that image of an Israeli soldier dropped head-first from a building in Palestine. Likewise, the uniform and the assault rifle pointed at the young woman’s head in Wounded Girls in Bed reflects an image that we see almost daily on TV news programs and the front pages of our newspapers. The presence of these figures in Avella-Bagur’s work undoubtedly reflects a personal anxiety about where the world is going. However these images of violence are only a part of the pictures, as are other recollections from quite different fields. These may be drawn from the world of art (see the woman giving birth in Nightingale’s Dusk, which is a pastiche of a hyperrealist sculpture by the English artist Ron Muek), from pornography (as in the figures in Wounded Girls in Bed or the young woman urinating between spread thighs in Silver Panic), or, more commonly, just from the torrent of exotic images to which we are increasingly exposed (for instance the young Japanese woman wearing traditional dress in Mother Nature’s Melted Portrait). To these the artist adds snapshots that he takes using friends who occasionally act as models.

These juxtapositions say a lot about the way in which Christophe Avella-Bagur works, he selects images that have impressed him, then, using various software programs, alters, deforms and transforms them and uses all sorts of computer-generated collages to obtain a digital sketch ; this then serves as a model on which to base the painting stage and the final picture format. This transposition involves various accidents and changes according to the more or less fluid or solid consistency of the medium used. This jumbling process, involving an incongruous clash of different elements, may in some ways reproduce the manner in which dreams – or in this case nightmares – are formed. However here the process is quite deliberate, which is why it can be said that Christophe Avella-Bagur’s pictures express inner visions worked out through a series of exchanges between the artist and his computer. Floating Soul Collar of Memory seems to be a particularly good illustration of this way of working. A man sits, stripped to the waist. A whole string of tiny figures hang around his neck like so many visions or memories assailing him. These asexual, characterless figures could be soldiers, corpses, lascivious figures of naked women ; they represent obsessions, in other words anything that might be going through a person’s head at a given moment, all the subjects that preoccupy his mind. This “collar of memory” does not seem to bring any joy to this man who sits in the vortex of his own thoughts. On the contrary, enclosing his neck as they do, these thoughts almost seem to be strangling him. Memories and images, especially ones of horror, stifle us.

Then the question has to be : how do we live with them ? in other words, what is the artist’s personal and mental investment in these images ? Are they a condemnation ? Avella-Bagur is no fool, he has no intention of playing the white knight, of pretending to be the socially aware artist condemning remote iniquities from the comfortable shelter of his institution. His distance is that of the picture, for what must be avoided at all cost is literalness, and what must be retained is the mystery of images, their uncertainty and wavering nature. Far from claiming that the picture shows a scene from the war in Iraq, it instills doubt, and if it reminds us of something, it is by creating an atmosphere, which is achieved by the formal and pictorial treatment, especially the tortured stretching of the twisted bodies. The ain is above all to  create a picture, an image with  an immediate impact and able to communicate content through form. That is why the artist’s empathy for the events that may be portrayed is scarcely discernible, and his subtle identification with dramatic situations awakens our own, not through what we can read on the label on in the press pack, but through what we see in the picture. While this new series is the most religious. By this I mean that it makes the most use of religious iconography. To be sure, earlier work included such pictures as Pieta (1999), l’Anneau de la Foi (“The Ring of Faith”) (2002) and Pray to the System (2002) ; however the references in these works were more to do with a pictorial culture imported mainly for the purpose of creating a formal play using naked bodies. Thereafter it seems to me that the religious approach is more aggressive and more focused on ideological matters. In the smiling yet terrifying figures of Floating Souls we are confronted with sorts of spectres that appear here and there in the bodies, and that seem to have occupied them like evil spirits that can only be expelled by ruthless exorcism. For the record, the artist found these painfully joyful faces were found on the internet. They are the faces of marines killed in the first few days of the American offensive  in Iraq – private pictures made public, turned into memorials to serve as propaganda and foster national unity. Another religious metaphor is that of the contrast between floating souls and falling bodies, between those promised paradise and those falling to eternal hell. Then again, in Nightingale’s Dusk, God is the hard-faced surgeon delivering a levitating woman of a monstrous baby, an image every bit as terrifying as the future aspired to by fanatics of the three Judeo-Christian Religions. Much good it would do Christophe Avella-Bagur’s floating souls to pray for salvation ; as things are, the only way out is to focus on the individual, in other words on oneself. That is why the artist invents a new evil trinity for these lost souls awaiting transcendence, a new evil trinity of our times – Fake, Fall and Flesh- alluding to the lies perpetrated by images and propaganda, wounded flesh and the flesh of desire, and the fall, or apocalypse. The large canvas standing over this title sums up all that has just been said. The artist stands in the center. A  young naked woman squats before him, apparently fellating him,  only her head is just a bare skull. All around them bodies tumble past, bodies twisted and stretched almost to the point of rupturing. The artist’s face is calm, as though he were indifferent, or rather as though all this were merely part of his imagination, a waking dream occurring simultaneously with the private moment (the sexual fantasy) and his questions about our common destiny. This is what this new series pf paintings by Christophe Avella-Bagur is all about : a fleeting, wavering moment between two images or two thoughts with, ever in the background, chaos, and the slow, inescapable decay of the world.

Richard Leydier, 2004.