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Formes de l’impensable (publié sur www..lacritique.org le 9 janvier 2008), de Jean-Louis Poitevin (essayiste et philosophe).



Formes de l’impensable

Qui suis-je ? La peinture est l’un des moyens que l’homme a inventés pour lui permettre de faire face à certaines questions dont il pressentait, à juste titre, qu’elles resteraient longtemps ou toujours sans réponse. Faire face à une question, c’est en prendre la mesure. La question « qui suis-je ? » appelle soit des réponses qui formalisent une identification, soit le déploiement des strates qui composent ce « je » incertain. Ces strates sont les aspects d’une unité improbable, postulée et existante parce que postulée. Si elle reste difficilement synthétisable, c’est que toute forme, toute structure, toute pensée est prise dans une forme ou une autre d’évolution. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’une entité non plus individuelle mais générique, comme l’homme. Le sujet des œuvres de Christophe Avella-Bagur et de l’exposition qu’il vient de présenter à la galerie Jean-Luc et Takako Richard, semble évident. Il s’agit de l’homme, de l’homme saisi à partir de ses traits, de sa tête, de son visage, non pas cependant en tant qu’il habite la terre mais en fonction de sa position dans le cosmos. Mais plus encore que de nous présenter traits constitutifs de l’homme, les œuvres de Christophe Avella-Bagur mettent en scène le conflit qui oppose ses traits d’hier à ses traits de demain. En fait ces œuvres font émerger des arrières salles de la conscience la zone de frottement qui traverse, constitue mais aussi déchire chacun aujourd’hui. Dans cette zone, ce sont d’une part les projections que l’imaginaire scientifique et technique semble rendre possible qui apparaissent et d’autre part ce sont les effets induits par cette apparition sur les formes actuelles du visage qui se manifestent. Le développement hystérique des appareils et des images produit en effet en chaque individu une déchirure. La part d’évidence et les signes manifestes qui le constituent comme humain sont balayés et broyés par une vague puissante et anonyme. De cela pourtant, nulle trace apparente dans la vie quotidienne. À ceci près que peut-être notre regard répugne à remarquer ces modifications, ou qu’il ne dispose pas d’une référence suffisamment précise lui permettant de mesurer cette distorsion. L’une des fonctions de l’artiste est précisément de plonger ses pinceaux dans la nuit de demain pour tenter d’en faire apparaître les trais sur la page d’aujourd’hui. Il a pour fonction, même si ce n’est pas la seule, de tenter de présenter et d’articuler ces états d’incertitude. Les œuvres récentes de Christophe Avella-Bagur tentent précisément de nous donner à voir cette articulation entre une forme à venir, fruit d’un rêve collectif encore mal formulé et une forme actuelle. Mais plutôt que de s’en tenir à une sorte de confrontation statique qui consisterait à monter en parallèle une forme censée représenter l’avenir et une autre le présent voire le passé, il inscrit dans l’ombre projetée de l’une les effets que son rêve produit déjà sur le visage actuel de ceux qui sont pris dans ce rêve.

Question de peinture

À tenir pour centrale la question « qui suis-je ? » qui semble bien constituer l’armature du propos actuel de Christophe Avella-Bagur, on pourrait oublier l’origine de cette question. En effet, cette origine se trouve moins dans le fond littéraire et philosophique occidental que dans la peinture elle-même. Christophe Avella-Bagur est d’abord peintre et c’est en tant que peintre qu’il articule les questions qui nous hantent aujourd’hui. La peinture occidentale on le sait, s’est constituée sur deux ou trois questions essentielles, l’une d’entre elles et non la moindre étant celle de la chair. Ainsi la question « qui suis-je ? » est seconde, au sens où elle est circonstancielle, par rapport à celle que porte la peinture depuis des siècles. La question de la chair est au cœur de toute pratique picturale qu’elle soit religieuse ou profane. En effet, la chair est le terme par lequel on désigne aussi bien la forme que la matière, le contour délimité par le trait, que la matérialité du corps rendue par le jeu des couleurs, ou plus exactement, c’est à travers cette tension indépassable qu’elle se constitue comme dimension propre de la peinture. Aucune autre pratique artistique ne permet de prendre en charge avec une telle intensité la question de la présence au monde, question qui, dans le champ de la peinture, se manifeste à travers une interrogation sans cesse renouvelée sur le statut de la « chair ». En effet, ni l’écriture ni la musique, pas même la danse ne peuvent se glisser dans cet interstice qui sépare et unit la peau de la « viande » qui nous constitue et que nous habitons, selon ce que nous sommes, comme une prison ou un navire sans attache. Avella-Bagur a compris, contrairement à ceux qui plongent, fascinés, dans le miroir des images produites par les appareils, de considérer que la peinture pouvait constituer le moyen adéquat pour penser notre situation existentielle. Ainsi, notre visage ou plus exactement notre tête est-elle l’enjeu d’une métamorphose à laquelle nous ne prêtons guère attention. D’une part nous nous projetons vers demain, un demain encore pour l’essentiel inconnu, mais que nous essayons de voir en projetant nos attentes et nos angoisses sur la toile blanche de nos rêves non advenus et d’autre part nous fuyons le face à face avec notre visage d’aujourd’hui tant nous pressentons qu’il a déjà commencé de changer. Christophe Avella-Bagur fait face. Il sait que notre visage de demain est inconnu mais qu’il a été rêvé par la science-fiction. Le résultat de cette rencontre fait que nous ne pouvons voir notre tête de demain que comme une tête anonyme. C’est ce que nous présentent en avant-plan les œuvres de Christophe Avella-Bagur. En arrière plan, et pourtant semblant vouloir encore et toujours venir crever l’espace, notre tête d’aujourd’hui. Pas belle à voir cependant tant elle est prise dans un jeu sans fin de torsions et de contractions, d’extensions et de recouvrements. C’est précisément là que l’art de Christophe Avella-Bagur prend toute sa puissance. En effet, les couleurs, les tons et les « matières » de ces têtes constituent une affirmation de ce que peindre à un sens aujourd’hui. Ce n’est parce qu’ils seraient à eux seuls la chair, mais bien parce qu’ils permettent de rendre compte de l’écart entre une surface imperméable et une densité innommable qu’elle recouvre, retient et occulte à la fois. Mais la couleur n’est pas que chair. Elle semble, dans certaines toiles, voyager par taches solitaires dans le cosmos, voire le constituer ou du moins être le moyen en peinture de rendre compte de son existence pour nous. Alors, nous pouvons commencer de comprendre que la couleur n’est pas plus la chair que le dessin serait la forme, mais que c’est par le jeu complexe entre eux que l’homme peut se montrer à lui-même ce qu’il est au sens de comprendre un peu de ce qu’il lui advient. Et ce qu’il est aujourd’hui, c’est une contradiction vivante entre les élans plastiques de la viande et les contraintes de la forme d’une part et entre la vision d’un cosmos vide et le rêve de son peuplement d’entités étranges et colorées. Le plus intérieur qui reste pour l’essentiel invisible apparaît en ce qu’il est montré par opposition à une peau neutre et anonyme, translucide. Le plus proche est aussi le plus lointain en ceci que le rêve semble trouver dans la réalité une confirmation de ses projections. L’art de Christophe Avella-Bagur tient en ceci que non seulement il fait face à la question mais qu’il la prend en charge par un travail inlassable essentiellement pictural.

Jean Louis POITEVIN